IDA KARSKAYA

Karskaya, c’est d’abord un « personnage », a écrit un critique d’art parisien, dans la première biographie consacrée à l’artiste. Et elle poursuit : » Une sorte de dandy portant aussi bien la cape romantique et le jabot de dentelle, que des tenues insolites inventées par elle-même. Une femme redoutable  – et redoutée -, à l’esprit vif, l’humour caustique et parfois la dent dure, s’accommodant mal des nombreuses concessions souvent requises pour réussir sa carrière. Ni mondaine, ni maudite, elle a su conquérir la liberté qui lui est indispensable pour réaliser peintures, collages, tapisseries, objets, sculptures et grands mannequins que sa petite-fille appellera des « Billis-billis. ».

Ida Grigorevna Shraybman est née le 5 juillet 1905 à Bendery, en Bessarabie (en Russie à l’époque, aujourd’hui en Moldavie/Transnistrie), dans une famille juive d’agriculteurs aisés. Celle qui allait devenir une artiste française connue de la deuxième Ecole de Paris, et acteur important de l’art informel des années 50, est le deuxième enfant d’une fratrie de 5, dans une maison qui ne désemplit pas : cousins, cousines plus ou moins proches, apparaîtront tout au long de sa vie. Le père est un propriétaire terrien, passionné par le progrès technique, ce qui le poussait à investir dans les machines agricoles….et à faire plusieurs fois faillite.

A 17 ans, à la fin du Gymnasium, Ida décida qu’elle irait étudier dans un pays autre que la Roumanie (puisqu’elle était devenue, à l’issue de la première guerre mondiale, citoyenne roumaine). La France l’attirait, mais elle savait que parler de la France à ses parents amènerait un rejet immédiat. Elle parla d’aller étudier la médecine en Belgique, à Gand (Gent). Et encore ! Il fallait  tricher ! Elle se fit courtiser par un jeune homme qui travaillait au service des passeports et elle réussit, par un changement dans sa date de naissance, à se vieillir de trois ans et à  éviter ainsi un veto de ses parents.

Elle restera 18 mois à la Faculté de Médecine de Gand, puis se fera transférer à Paris.

Dans une interview avec Vladimir Tchinaev, des années plus tard, Karskaya confia que la médecine l’ennuyait : « …pendant les cours, je m’ennuyais, je griffonnais au crayon sur un papier. Une vieille habitude de faire des dessins ». 

Il était prévisible qu’immergée dans la bohème artistique russe, Ida trouvât à Paris sa vraie maison, d’autant que, comme elle l’écrit « la bohème artistique russe à Paris, c’est une strate complète de la culture. Malgré notre misère et notre infortune, nous avions tout de même beaucoup lu, couru aux conférences de Chestov et de Berdiaev, nous avons beaucoup vu et appris. » Elle ajoute : « Avec mon mari, Serge Karsky, nous participions aux soirées de la ‘ Lampe Verte ‘ chez Mérejkovsky et Guippious 

L’activité de peintre de Karskaya resta assez longtemps cachée (ses premières toiles furent signées de son nom de jeune fille), le temps de s’affirmer, de prendre de l’assurance par rapport aux amis, aux collègues, au monde pictural des galeries et des critiques d’art.

Par Serge Karsky, année 30, encre de chine. 30×23 cm.

Serge Karsky était peintre, elle avait épousé un collègue, un futur concurrent. Ils mirent 10 ans pour reconnaître que l’élève – Karskaya – avait dépassé le maître – Serge Karsky – . Ce dernier finit par abandonner la peinture pour se consacrer à l’écriture et au journalisme, au sein de deux des meilleurs journaux parisiens (Combat, dirigé par Albert Camus, puis Le Monde).

Après la guerre, dans l’art de Karskaya, il ne reste bientôt plus grand chose de l’influence de Soutine, sinon le savoir faire et le génie pictural. Elle et bien d’autres peintres, ont fortement changé, marqués par la guerre, par les difficultés. Les artistes émigrés se sont séparés les uns des autres, les uns cherchant l’avant-garde, à aller de l’avant, les autres désirant retrouver les racines d’avant-guerre. Sa première exposition à Paris en 1946, préfacée par Francis Carco, dans une galerie importante de la rive droite, correspondait à cette dernière tendance : trouver des successeurs à certains peintres importants d’avant guerre, comme Utrillo, Soutine, Valladon, retrouver la peinture « bon goût d’avant guerre ». Très vite ce type d’approche esthétique se heurta au besoin d’indépendance et de nouveauté de Karskaya, à sa recherche d’une voie nouvelle qui allait la mener, dans un premier temps, à l’abstraction, puis au rejet de tout sectarisme.

Jeux nécessaires, gestes inutiles, 1949, gouache sur carton. 30,5×24,5 cm.

Lors de sa deuxième exposition parisienne (« Jeux Nécessaires et les Gestes Inutiles »), en 1949, Karskaya témoignera de son évolution vers un surréalisme non-figuratif, préfacé par des écrivains, des poètes parmi les plus avant-garde du moment – Paulhan, Ponge, Nadeau, Calet, Marc Bernard – … A partir de ce moment, l’art de Karskaya devient de plus en plus libre, diversifié. Elle touche à tout : peinture, dessins, tapisseries, sculptures et surtout collages.

Après la mort de son mari, en 1950, Karskaya n’a cessé de travailler, de créer des séries d’œuvres auxquelles elle donnait des noms qui correspondaient, soit à des évènements de sa propre vie (España, Mexico) soit à des «évènement qui, pour n’être qu’imaginaires, n’en avaient pas moins une grande signification pour elle (« lettres sans réponse », « gris quotidiens»). On citera quelques séries qui firent date dans son œuvre et firent sa renommée. Mais il est important de rappeler qu’on retrouve une constante dans toute son œuvre, quel que soit le format, le support utilisé (toile, papier, tissu, tapisserie, collage), l’époque de réalisation (de 1945 à 1990, date de la mort de Karskaya) : celle d’une maîtrise picturale accomplie et d’une recherche avant-gardiste constante.


Après les « Jeux Nécessaires et les Gestes Inutiles » (1949), vint la série – «España», résultant d’un voyage effectué en 1953 en Espagne, un pays encore sous le joug de Franco, mais dont Karskaya admirait aussi bien le peuple et ses coutumes, que les grands peintres.

España 1953, 29×49 cm.

– « Lettres sans réponse » (1956) une série qui résultait d’une part du désarroi perçu par Ida après la mort de son mari, d’autre part à une évolution picturale de Karskaya vers une non-figuration totalement assumée (et dont elle dira plus tard « figuratif – non figuratif », c’est la même chose !), caractérisée, en particulier, par un intérêt de plus en plus marqué pour le collage à base d’éléments bruts trouvés « en faisant le ménage ». Ces collages, que Karskaya appelle « des pages d’un journal intime », et qui contribuent en grande partie à sa renommée dans le monde de l’art.

lettre sans réponse-1956-57-encre de chine et lavis sur papier.


1956, collage, 84×49 cm.

« Bien entendu, je n’étais pas la première à utiliser la technique du collage. Matisse a fait de remarquables « papiers-collés ». Et quels collages les dadaïstes ont-ils faits ! Et les constructivistes russes des années vingt ! Je suis persuadée que l’origine des collages, c’est la Russie ancienne. Les vieilles icônes russes sont du « collage pur », l’idée même du collage».

 

– « Gris Quotidiens » (1959)

« Ce gris du temps et de la vie, ce gris sur lequel Karskaya s’acharne parfois comme pour lui arracher son secret, tourmentée par l’idée d’un invisible espace qu’il lui faut à tout prix conquérir ». Ce gris, qu’elle appelait quotidien, correspondait bien à son état d’âme de l’époque, ainsi qu’à ses critères esthétiques, qui allaient d’ailleurs subsister jusqu’à la fin, en opposition avec la plupart des canons esthétiques américains de l’époque (à l’exclusion notable de Tobey) fougueux, violents même, très colorés.

Gris Quotidiens, 1959, 51×71 cm.

Gris Quotidiens, 1959, 51×71 cm.

– « Mexico » (1961)

Mexico-Huile/toile-1961/62 100x81cm

Karskaya adora le Mexique, le peuple mexicain, ses coutumes, l’art pré et post colombien. Elle en revint avec la tête pleine de souvenirs, souvent violents, des images d’oiseaux éclatés sur la route, une route encore vierge de circulation et dont les oiseaux rapaces étaient  encore les maîtres, pour peu de temps.

Après son voyage au Mexique, Karskaya vécut encore presque 30 ans, travaillant sans arrêt, sans interruption. Au cours de cette dernière période, elle s’intéressa beaucoup – mais pas exclusivement – à la tapisserie contemporaine, à une tapisserie réalisée par soi-même, dans son propre atelier, selon une démarche, une esthétique et une technique qui la rendirent célèbre dans le monde des lissiers.

Ainsi Karskaya n’a cessé de changer de thème et de moyens artistiques, de « passer d’un registre à l’autre, du cérébral au sensitif, de l’abstrait à l’expressionnisme, de l’informel à l’impressionnisme, du comique au pathétique ». Et Karskaya d’affirmer sans cesse : « je sais ce que je défends : la liberté dans l’Art… L’Art, en premier lieu, c’est la liberté totale. »

Et elle répète : « le plus important, c’est d’avoir des doutes ».

Ida Karskaya avec Natalia Gontcharova dans un café parisien. Fin des années 50.